Zouhir Boudjema – Les jours d’après

Le 6 mars 2015, à la galerie Le 22 de l’art (22 rue Simart – Paris 18) avait lieu le vernissage d’une exposition de Zouhir Boudjema, artiste algérien installé à Paris depuis 2001.
Avant d’évoquer sa peinture, ce qu’elle offre au regard et à l’esprit, ce qu’elle renferme et libère ; il est bon d’aborder le parcours de ce natif d’Alger, venu au monde le 2 juillet 1962, soit trois jours avant l’indépendance de son pays. Regardons une partie de ce parcours en ayant à l’esprit le titre du dernier film de Karim Moussaoui, Les jours d’avant. Voyons ainsi une période où se mêleront les extrêmes, celle-ci naissant avec l’espoir de jours nouveaux.

Zouhir Boudjema, Les citadins, acrylique sur bois, 135 x 95 cm, 1989 - http://www.zouhir-boudjema.com/categorie_oeuvre/peintures/

Zouhir Boudjema, Les citadins, acrylique sur bois, 135 x 95 cm, 1989 – http://www.zouhir-boudjema.com/categorie_oeuvre/peintures/

Enfant, Zouhir Boudjema pratiquait le dessin avec enthousiasme. Cet état ne devait plus le quitter. Vers la fin de ses études au lycée, il songeait à étudier aux Beaux arts d’Alger. C’est ainsi qu’il passa le concours d’entrée sans en parler à quiconque… et il fut admis ! Ce succès devait le pousser à annoncer la nouvelle à sa famille. L’orientation qu’il choisit de donner à sa vie fut difficile à faire admettre, mais le souhait de Zouhir l’emporta.
Ses années d’études lui permettent alors d’apprendre auprès de ses maîtres ainsi que de ses camarades plus âgés. Il a l’opportunité de s’exprimer pleinement en travaillant tout à fait librement dans les ateliers jusqu’à tard dans la nuit, allant jusqu’à oublier toutes notions du temps et profitant de la stimulation provoquée par le travail de groupe. Dans l’interview qu’il m’a gracieusement accordée, Zouhir Boudjema évoque cette époque avec un soupçon d’allégresse.
En 1987, il termine son cursus. Il appartient à une jeunesse forcément rêveuse, ambitieuse et utopiste (?) qui se confronte à la difficulté de s’exprimer dans les grandes villes du pays. Celles-ci manquent de structures dédiées à la culture. Elles sont également le théâtre d’une omniprésence du pouvoir dans l’espace urbain. Les rapins algérois décident alors de s’organiser et de porter leur art dans les campagnes de différentes régions du pays, allant même jusque dans le Sahara. Zouhir qualifie cette démarche comme l’action « d’artistes ambulants » en précisant que toutes les régions n’étaient pas forcément favorables à leur accueil. En parallèle, afin de gagner sa vie, il enseigne le dessin au collège. Il tente d’insuffler un esprit créatif à ses élèves et de mobiliser leur acuité tout en tachant de s’écarter d’un programme scolaire officiel estimé réducteur et sans relief.
En 1991 éclate la Décennie noire, soit dix années de combat entre l’état algérien et les groupes islamistes armées. C’est la période la plus difficile que le pays ait pu traverser depuis la guerre d’indépendance. Malgré les assassinats, les massacres – selon les différentes sources, il y aurait eu entre 60 000 et 150 000 victimes – malgré la peur et la paranoïa, Zouhir Boudjema ne quitte pas le pays pendant la quasi-totalité du conflit. Ce dernier prend fin en 2002 alors que l’artiste est en France depuis 2001. Les raisons qui l’ont poussé à quitter sa terre s’expliquent évidemment par la guerre elle-même mais aussi par une liberté et une indépendance artistique devenues impossibles.

Zouhir Boudjema est un insatiable. A son contact, on constate rapidement qu’il ne peut se passer de l’autre, celui avec qui on échange, avec qui on parle, à qui on donne. Sa peinture est enveloppée du même esprit. Zouhir tient par-dessus tout à transmettre, au-delà du fait de montrer. Il œuvre pour transmettre la vie, prolonger celles de ceux qui ont disparu ; se rappeler des images enfouies, celles qui ramènent à l’enfance, vers des personnes connues jadis ou bien vers une terre qu’il a chérie et dont le souvenir rime avec douleur.
Lorsqu’il parle de la Décennie noire, Zouhir Boudjema pointe une période où « l’Algérien chasse l’autre Algérien ». Cette douleur d’exilé s’exprime notamment dans une toile de 2012, Retour des martyrs. La main de celui qui a survécu trace les silhouettes de ceux qui ont disparus : corps confondus qui viennent activer la mémoire au travers d’un balai de couleurs voilées de blancheur, signe du souvenir, voile du temps qui s’écoule mais ne disparait point.

Zouhir Boudjema, Retour des martyres, acrylique sur toile, 60 x 38 cm - http://www.zouhir-boudjema.com/categorie_oeuvre/peintures/

Zouhir Boudjema, Retour des martyres, acrylique sur toile, 60 x 38 cm – http://www.zouhir-boudjema.com/categorie_oeuvre/peintures/

Nous portons tous en nous, ou presque, des souvenirs concernant des êtres que nous voudrions voir revivre. Nous pouvons peut-être assimiler ces êtres à toutes les choses qui blessent ou ravivent l’âme, et affirmer qu’elles font aussi partie de ce qui nous permet de rester vivant, mais surtout capable de donner de l’élan à l’existence. Prendre le temps d’observer le travail de Zouhir Boudjema nous permet de nous confronter à ces questions.
Cet élan vital, Zouhir le partage avec les membres du jeune collectif fen’art, réunissant à Paris des artistes issus de la diaspora algérienne. Leur première exposition (Rézolution) a eu lieu à Paris aux Ateliers d’artistes de Belleville du 2 au 12 avril 2015. Espérons que ce regroupement leur permettra de mettre en avant une identité artistique méconnue en France.
L’écrivain, dramaturge et poète algérien, Kateb Yacine, considérait la langue française comme « une prise de guerre ». De manière provocatrice, il mettait en avant l’idée qu’il y avait un bénéfice à tirer en connaissant notre langue.
Comprenant la portée des apports culturels, nous pourrions méditer la phrase de Kateb Yacine et envisager un paysage artistique parisien qui pourrait avoir la bonne idée de laisser plus de place aux artistes des diasporas au sein des institutions. Je ne parle pas du Musée de l’histoire de l’immigration ni de l’Institut du monde arabe, cela va de soit. Par conséquent, en (re) connaissant les différents artistes membres de diasporas issues de notre ancien empire colonial, le monde de l’art pourrait faire en sorte de cultiver les graines déjà semées dans la capitale.

Zouhir Boudjema, De l'autre côté, huile et acrylique sur toile, 54 x 30 cm, 2014 - http://www.zouhir-boudjema.com/categorie_oeuvre/peintures/

Zouhir Boudjema, De l’autre côté, huile et acrylique sur toile, 54 x 30 cm, 2014 – http://www.zouhir-boudjema.com/categorie_oeuvre/peintures/

Zouhir Boudjema fait parti de ceux qui fertilisent les terres de l’échange. Je ne crois pas trahir son esprit en affirmant qu’il a terriblement besoin des autres. Sa peinture demeure l’ultime moyen de faire jaillir ce qu’il porte en lui et que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer. L’historien d’art serait tenté de le qualifier d’expressionniste abstrait mais les yeux de l’âme peuvent distinguer un peintre Vivant, luttant avec la mort et les braises de la douleur.
Les jours d’après défilent et Zouhir Boudjema continue à peindre.

François Bachelard

Pour aller plus loin :

L’indépendance de l’Algérie.

Mohammed Harbi, sur l’indépendance de l’Algérie.

Biographie de l’écrivain Mouloud Feraoun.

L’écrivain et philologue Mouloud Mammeri sur l’histoire de l’Algérie.

L’écrivain Mohammed Dib.

L’écrivain Malek Haddad.

Interview de Kateb Yacine.

Conférence au MUCEM sur la décennie noire.

Le chanteur et poète kabyle Matoub Lounès.

Denis Martinez – artiste algérien exilé.

ECUME – Échanges culturels en Méditerranée.

Vinyculture – Web magazine culturel algérien.

Grève aux Beaux arts d’Alger – El Watan du 27 avril 2015.

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