Kimsooja

김수자

KIM Sooja, Bottari Truck, 2007

Kimsooja est une artiste sud-coréenne née en 1957 et vivant aux Etats-Unis. Elle est issue d’une tradition très coréenne, de l’artiste voyageur, qui parcourt le pays au gré des inspirations ou des mécènes. Certes, cette tradition existe depuis longtemps partout dans le monde de l’art, mais c’est cette histoire artistique de son pays, de sa propre identité aussi, qu’elle « promène » depuis plusieurs années dans le monde. Elle confronte ainsi cette identité propre à des communautés de destin concernant des migrants ou des ethnies partout dans le globe, par le biais d’installations, d’exposition d’objets faits de sa main, ou encore d’actions ou de performances réalisées sous l’œil de la caméra et de la photographie.

Il est à noter qu’elle a vécu à Paris un temps durant ses études artistiques, mais la performance qu’elle y a réalisée est bien postérieure, et date de 2007. Elle nous permet de bien voir comment peut s’articuler le regard, le propos, et l’identité d’une artiste coréenne, avec un pays qui lui est étranger, mais chargé lui aussi de sa propre histoire, qui résonne encore dans le présent.

보따리

Cette performance est intitulée Bottari Truck – Migrateurs. Bottari est un mot coréen qui désigne des bagages fabriqués en tissu, comme des baluchons mais beaucoup plus grands, et très utilisés pendant plusieurs siècles jusqu’au XXe.

Dans son oeuvre, Kimsooja est assise à l’arrière d’une camionnette sur un petit monticule de Bottaris, réalisés avec des pièces de tissu collectés auprès de l’association Emmaüs, des bouts de tissus issus donc de gens de cultures très diverses, reflétant la France et l’histoire de ses immigrations successives en même temps que la manière dont ils étaient confectionnés en Corée. Elle traverse les routes de Vitry-sur-Seine jusqu’au lieu symbolique de l’Eglise Saint-Bernard à Paris, dans laquelle furent abrités puis expulsés 300 sans-papiers qui s’y étaient réfugiés en 1996.

Kimsooja rend hommage aux migrants, et particulièrement à ces 300 clandestins dans le passé. Son itinéraire part du Mac/Val à Vitry-sur-Seine pour aller à l’Eglise Saint-Bernard à Paris, en parcourant des lieux symboliques de la République française et de ses valeurs. La place de la Bastille, celle de la République, fonctionnent comme des rappels de la révolution mais surtout de la déclaration universelle des Droits de l’homme, de la tradition de la France comme une terre d’accueil pour les étrangers.

L’événement de l’occupation de l’Eglise Saint-Bernard par des sans-papiers avait à l’époque provoqué la prise de conscience, par les Français, qu’au-delà de ces groupes de migrants clandestins se trouvait la réalité d’individus, avec chacun son histoire, son passé. Depuis, lorsque des associations organisent des commémorations de la date de leur expulsion de l’église, cela attire très peu l’attention. Les discours, politiques ou médiatiques, ont beaucoup changé à ce sujet, qui n’émeut plus les gens. Au contraire, les politiques se sont durcies. En novembre 2007, quand Kimsooja réalise cette performance, le président de la République nouvellement élu, Nicolas Sarkozy, est un homme tenant un discours de fermeté et d’autorité sur l’immigration. L’artiste réalise ainsi un chemin qui accuse la France d’avoir oublié ses idéaux, et rappelle la complexité des histoires de chacun à travers les assemblages de ses bottaris, transporteurs de mémoires. [l’article]

Ainsi, sa performance ne se rattache pas seulement à un fait connu du passé, mais prend en compte la réalité du présent.

En se présentant de dos, Kimsooja affiche un visage neutre, elle véhicule son propre passif, sa propre identité, pour les confronter au paysage urbain de Paris, à son histoire et ses heurts qui continuent jusqu’au présent.

le 22 mars 2015, KIM Bora

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Le cas Ahae

아에

Il existe peu d’artistes coréens de grand renom pour le public français.

Toutefois, depuis quelques années, les expositions et oeuvres d’un coréen commençaient d’apparaître sur les affiches des rues parisiennes. Il s’agissait de Ahae.

Ahae, de son vrai nom Yoo Byung-eun, était une célébrité en Corée, mais pas pour son activité artistique, il cachait d’ailleurs sa vraie identité derrière ce pseudonyme et personne ne connaissait le vrai nom de l’artiste. Il était un entrepreneur, mais aussi un personnage un peu trouble, qui avait eu un rôle ambigu dans certains faits divers qui avaient concerné une secte évangélique en Corée.

En France toutefois, son travail photographique, jugé très pauvre artistiquement par la plupart des critiques pourtant, a eu les honneurs d’une exposition de ses photographies à Versailles, et son nom est gravé sur une plaque en son hommage au Louvre en tant que mécène.

아에

Cette « sympathie » des pouvoirs publics français à son égard avait fait l’objet d’enquêtes de la part de journalistes du site Louvrepourtous.fr, qui s’interrogeaient sur ces égards par rapport à la pauvreté artistique du travail d’Ahae.

Son œuvre consistait en des prises de vue photographiques, qu’il faisait depuis plusieurs années, chaque jour, à l’aide de plusieurs dizaines d’appareils prenant chacun une photo toutes les 10 secondes. Son travail d’artiste n’allait guère plus loin que ce concept, jusqu’au choix même des tirages, parmi cet amoncellement de prises de vue, qui était dévolu à son équipe. Il n’y avait rien de neuf ou de remarquable, ni dans la nature de la démarche, ni dans la qualité du regard. Cependant, sans qu’aucun galeriste ou critique ne l’ait remarqué préalablement, des expositions de son œuvre fleurirent dans plusieurs lieux d’exposition prestigieux de par le monde. Sa fortune lui permettait d’avoir les moyens de ses ambitions, et de s’adjoindre les services de scénographes fameux, ou de grandes agences de communication pour faire sa promotion et mettre en valeur ce « travail ».

Il fit ensuite parler de lui en France en 2012, dans un premier temps, en achetant un hameau mis en vente par une municipalité française, dans lequel il voulait établir un village d’artiste, juste avant que soit organisée sa première grande exposition en France au Jardin des Tuileries, avant le château de Versailles en 2013. Mais après enquête, on comprit que ces expositions n’étaient pas le fait d’un choix véritable des directeurs ou commissaires de ces lieux, mais étaient bien des locations, très coûteuses, d’espace. Ce qui n’empêchait pas les textes des catalogues d’être plein de dithyrambes, de la part des administrateurs des musées, pour le travail de l’artiste, jusqu’à ce que le site internet Louvrepourtous.fr se penche sur son cas.

Mais son nom est devenu bien plus célèbre encore par la suite, surtout son vrai nom cette fois, car il était le propriétaire de la compagnie possédant le ferry qui avait coulé, en 2014, en Corée-du-Sud, tuant des centaines de lycéens, tragédie dont le scandale (quant à la sécurité et l’entretien du bateau) eut une portée internationale.

Recherché par les autorités coréennes et internationales pour homicide à ce sujet, il a été retrouvé mort récemment, vraisemblablement d’un suicide.

En France, par rapport aux artistes coréens, Ahae était l’arbre qui cachait la forêt. Je voulais alors partager avec le public français la vitalité de la création artistique coréenne, en lien avec la vie parisienne, au-delà de ce cas très particulier et peu glorieux.

le 3 mars 2015, KIM Bora

Sources :                                                                                                                http://www.louvrepourtous.fr/                                                                                               http://www.louvrepourtous.fr/