Chiwook NHO

노치욱

photo © Lee Donghoon / www.digibit.info.

Green City Paris, 2013, Installation vidéo en mosaïque, en temps réel, webcam, processing, 46″ monitor, 22″ monitor x 2.

          Chiwook Nho a présenté des expositions à Paris, sous la forme d’installations vidéo, notamment à la Cité Internationale des Arts de Paris en 2013, ou à la galerie Atelier Gustave, qui s’aident beaucoup de l’informatique. Il s’agit de substituer à l’image filmée une image virtualisée, modifiant par l’informatique ce qui est filmé, comme les gestes des spectateurs par exemple. Le geste demeure, mais forme, couleur et lumière s’y trouvent changés. La caméra peut être située au-dessus de l’écran, devant le spectateur, pour le confronter directement à son double numérisé, mais elle peut aussi filmer l’extérieur, depuis les vitres de la galerie, pour filmer l’environnement urbain et la façon dont il se modifie par l’agencement de l’installation. Dans ce dernier cas, le spectateur exerce son regard entre l’écran situé dans la galerie, reflétant la ville à sa manière, et la ville elle-même qu’il peut continuer d’apercevoir à travers les vitres. Les spectateurs multiplient ainsi les interactions, passant derrière la vitre et expérimentant des gestes ou des actions que les autres verront de manière modifiée à l’écran. Chacun se fait alors à la fois acteur et observateur.

                                                                                       

Interview avec l’artiste

Quelles étaient vos attentes lorsque vous êtes venu en France en tant qu’artiste ?

          – « Je suis venu en France à partir de janvier 2000, après avoir terminé mes études aux Beaux-Arts en Corée. Je suis venu ici pour combler mon manque de connaissances en art moderne. Avant de venir je me suis demandé comment on pouvait définir l’art dans la société aujourd’hui, comment un travail plastique pouvait devenir une œuvre d’art, c’est avec ces questionnements que je suis venu. Chaque artiste a sa propre définition de l’art, en vivant en France j’ai tenté de trouver ma définition de l’art, et je suis toujours dans cette quête. »

Est-ce que vous avez gagné quelque chose ici pour votre activité artistique ?

          – « Je ne peux pas être définitif pour savoir si j’ai trouvé quelque chose ou non. J’ai par contre pu me situer dans un cadre plus précis par rapport à ces questions, et j’ai pu absorber beaucoup des influences qui me manquaient en Corée, à travers l’ambiance du pays, sa vitalité artistique, ses expositions, ce qui m’apportait une émulation. Je pouvais ainsi, finalement, constituer mon propre univers artistique. »

Quelles sont vos inspirations pour votre travail ?

          – « Mon motif porte toujours sur la question du spectateur, du visiteur. Tout ce qui est lié aux spectateurs, ça peut se faire par ma réflexion, ou par des choses optiques concernant un objet qui se liera de façon interactive au spectateur. Ce qui est important est la transmission du message, donc tout élément permettant cela je l’utilise. Plutôt que de passer par des éléments complexes, je choisis des éléments simples, populaires, qui peuvent être un meilleur intermédiaire à la transmission du message. »

A travers votre œuvre, que voulez-vous exprimer ?

          – « Je veux que le spectateur s’interroge sur son « moi », qui est réfléchi à travers mes installations vidéo. C’est un jeu de reconnaissance et d’interrogation du « moi » dans la société d’aujourd’hui. A travers une technique variée comme cela est possible aujourd’hui, on peut mieux construire la relation entre l’œuvre d’art et le spectateur. C’est un critère primordial pour se percevoir soi-même. Dans l’expérience de l’œuvre, le spectateur est confronté parallèlement à l’objectivité et à la subjectivité de son être, et se situe donc au sein de la collectivité, passant de « moi » à « nous ». L’œuvre s’opère dans une relation de réciprocité subjective avec le spectateur, c’est lui qui devient le moteur de l’installation. Je souhaite qu’à travers leurs actions, et la façon dont elles sont réfléchies, ils vont comprendre celles-ci sous une autre lumière. »

le 27 avril 2015, KIM Bora

        Site de l’artiste : http://www.digibit.infowww.facebook.com/digibit

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Kimsooja

김수자

KIM Sooja, Bottari Truck, 2007

Kimsooja est une artiste sud-coréenne née en 1957 et vivant aux Etats-Unis. Elle est issue d’une tradition très coréenne, de l’artiste voyageur, qui parcourt le pays au gré des inspirations ou des mécènes. Certes, cette tradition existe depuis longtemps partout dans le monde de l’art, mais c’est cette histoire artistique de son pays, de sa propre identité aussi, qu’elle « promène » depuis plusieurs années dans le monde. Elle confronte ainsi cette identité propre à des communautés de destin concernant des migrants ou des ethnies partout dans le globe, par le biais d’installations, d’exposition d’objets faits de sa main, ou encore d’actions ou de performances réalisées sous l’œil de la caméra et de la photographie.

Il est à noter qu’elle a vécu à Paris un temps durant ses études artistiques, mais la performance qu’elle y a réalisée est bien postérieure, et date de 2007. Elle nous permet de bien voir comment peut s’articuler le regard, le propos, et l’identité d’une artiste coréenne, avec un pays qui lui est étranger, mais chargé lui aussi de sa propre histoire, qui résonne encore dans le présent.

보따리

Cette performance est intitulée Bottari Truck – Migrateurs. Bottari est un mot coréen qui désigne des bagages fabriqués en tissu, comme des baluchons mais beaucoup plus grands, et très utilisés pendant plusieurs siècles jusqu’au XXe.

Dans son oeuvre, Kimsooja est assise à l’arrière d’une camionnette sur un petit monticule de Bottaris, réalisés avec des pièces de tissu collectés auprès de l’association Emmaüs, des bouts de tissus issus donc de gens de cultures très diverses, reflétant la France et l’histoire de ses immigrations successives en même temps que la manière dont ils étaient confectionnés en Corée. Elle traverse les routes de Vitry-sur-Seine jusqu’au lieu symbolique de l’Eglise Saint-Bernard à Paris, dans laquelle furent abrités puis expulsés 300 sans-papiers qui s’y étaient réfugiés en 1996.

Kimsooja rend hommage aux migrants, et particulièrement à ces 300 clandestins dans le passé. Son itinéraire part du Mac/Val à Vitry-sur-Seine pour aller à l’Eglise Saint-Bernard à Paris, en parcourant des lieux symboliques de la République française et de ses valeurs. La place de la Bastille, celle de la République, fonctionnent comme des rappels de la révolution mais surtout de la déclaration universelle des Droits de l’homme, de la tradition de la France comme une terre d’accueil pour les étrangers.

L’événement de l’occupation de l’Eglise Saint-Bernard par des sans-papiers avait à l’époque provoqué la prise de conscience, par les Français, qu’au-delà de ces groupes de migrants clandestins se trouvait la réalité d’individus, avec chacun son histoire, son passé. Depuis, lorsque des associations organisent des commémorations de la date de leur expulsion de l’église, cela attire très peu l’attention. Les discours, politiques ou médiatiques, ont beaucoup changé à ce sujet, qui n’émeut plus les gens. Au contraire, les politiques se sont durcies. En novembre 2007, quand Kimsooja réalise cette performance, le président de la République nouvellement élu, Nicolas Sarkozy, est un homme tenant un discours de fermeté et d’autorité sur l’immigration. L’artiste réalise ainsi un chemin qui accuse la France d’avoir oublié ses idéaux, et rappelle la complexité des histoires de chacun à travers les assemblages de ses bottaris, transporteurs de mémoires. [l’article]

Ainsi, sa performance ne se rattache pas seulement à un fait connu du passé, mais prend en compte la réalité du présent.

En se présentant de dos, Kimsooja affiche un visage neutre, elle véhicule son propre passif, sa propre identité, pour les confronter au paysage urbain de Paris, à son histoire et ses heurts qui continuent jusqu’au présent.

le 22 mars 2015, KIM Bora

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