Graffiti et Street Art, de quoi parle-t-on ?

A l’heure où le graffiti sur toile est célébré dans la capitale (Le Pressionnisme 1970 – 1990, les chefs-d’œuvre du graffiti sur toile de Basquiat à Bando à la Pinacothèque du 12 mars au 13 septembre 2015), il est bon de nous interroger sur le graffiti et le street art, deux approches qui ont tendance à être confondues.
Dans Paris Tonkar, l’un des ouvrages majeurs concernant le graffiti sur Paris, les auteurs (Tarek Ben Yakhlef et Sylvain Doriath), indiquent : « originellement, le graffiti, selon la définition new-yorkaise, est une peinture exécutée sur un métro ». Cette adaptation du mot ne doit pas nous faire oublier ses origines gréco-latines. Les Hommes gravaient des phrases sur les murs de Pompéi, tout comme les Bentvueghels inscrivaient leurs noms sur les murs des tavernes romaines lors du XVII ème siècle. Plus proche de nous, qui n’a pas découvert un jour dans sa salle de cours, au collège ou au lycée, une table recouverte d’inscriptions gravées ou écrites ? Le graffiti, pratique ancienne, est polymorphe. Afin de mieux aborder la question, je renvoie le lecteur à l’ouvrage Une histoire du graffiti en images de Bernard Fontaine.
En Europe, à partir de 1983, Paris aura été l’une des toutes premières villes à voir son métro recouvert de lettres stylisées dans un certain ordre assemblées. Aujourd’hui, les campagnes de nettoyages et de répressions ont presque eues raisons de cette activité (contrairement à des capitales comme Rome et Athènes) et la rue, ou plutôt certains quartiers, sont devenus le théâtre d’expressions diverses telles que le street art.
Depuis une bonne dizaine d’années, ce terme est souvent employé pour désigner l’ensemble des pratiques artistiques murales se différenciant du graffiti ou du tag, il s’agit le plus souvent de pochoirs, de collages, de peintures, de mosaïques, d’installations. Mais c’est aussi une forme de catégorisation qui tend à faire valoir un nouveau marché. L’artiste Gilbert1 nous livre sa vision : « Étiqueter des artistes dans de nombreux domaines répond à un besoin qu’ont certains pour appréhender leur démarche, et également pour leur donner une existence marchande. De mon point de vue les artistes travaillent librement, et n’ont pas besoin d’étiquettes pour produire.

Gilbert1 et Iemza - Produits 100 % fibres organiques - Société des Arts du Forez - septembre 2007 - François Bachelard

Gilbert1 et Iemza – Produits 100 % fibres organiques – Société des Arts du Forez – septembre 2007 – François Bachelard

Ce que certains appellent le street art a toujours existé, les prémices étant les peintures rupestres, et il s’est réellement développé le siècle dernier avec l’introduction de plus en plus massive de la publicité dans l’espace public. Il a connu un essor considérable cette dernière décennie, notamment suite à l’explosion de Banksy sur le marché de l’art. Il a été nécessaire de cataloguer les artistes urbains afin de leur donner une dénomination commune et notamment commerciale. Selon moi, cette catégorie ne donne en rien une unité aux artistes dont les inspirations sont on ne peut plus variées. De plus, il y a un effet de mode autour de ces pratiques urbaines, cela profite à bon nombre de personnes, notamment à des artistes inconnus qui passent facilement à la rue pour se faire connaître, ce qui n’est pas forcément gage de qualité. ».
Le street art serait il une réminiscence du pop art ? Sur le plan plastique, dans de nombreux cas (Obey, Space Invader) nous pouvons être tentés de l’affirmer tout en considérant l’appropriation et l’utilisation des codes de la publicité dans l’espace urbain. Concernant les galeries, un problème se pose et il semble que ce soit celui-ci qui entretienne la confusion. Il n’est pas inutile de distinguer un art éphémère visible dans la rue (graffiti et street art) d’une pratique d’atelier utilisant des techniques propres aux arts urbains afin de produire autres choses.
Dans une interview gracieusement accordée (disponible ici), l’artiste parisien Mosa parle de sa conception du graffiti et du travail en galerie. A l’écouter, nous pouvons prendre en compte sa volonté de se rattacher à un cadre plus classique – celui d’une production destinée à la galerie – sans s’éloigner pour autant de l’univers urbain, terrain incertain et souvent inconfortable. Nous comprenons alors que le graffeur n’a pas pour projet de reproduire sur une toile ce qu’il trace sur les murs. Certains verraient une sorte de Docteur Jekyll et Mister Hyde. Il n’en est rien. La rue a ses limites. Rappelons qu’il est illégale de peindre sur du mobilier urbain sans autorisation. Jouer directement avec les formes et les signes du « graffiti vandale » (c’est ainsi qu’il se nomme) n’a aucun intérêt dans une galerie ; il est préférable de les dépasser, de les recombiner, ou tout bonnement de les évacuer.

http://mosa87.com/FILIGRANTE - Acrylique,50x65 cm.

http://mosa87.com/FILIGRANTE – Acrylique,50×65 cm.

L’exposition de la Pinacothèque citée en début d’article prétend nous présenter des chefs d’œuvres appartenant à un « …isme » de plus (de trop) . L’appellation « pressionnisme » est d’Alain Dominique Gallizia, commissaire de l’exposition. Elle n’est admise par quiconque se réclamant d’une communauté scientifique ou se revendiquant spécialiste du graffiti. Ce dernier et le street art suscitent beaucoup d’intérêts chez les galeristes et autres marchands ; ces pratiques commencent à avoir leurs historiens et leurs spécialistes mais ne l’oublions pas, à partir du moment où l’aérosol est utilisée sur toile on ne peut plus parler de graffiti, simplement de peinture.

François Bachelard

Pour aller plus loin :

Galerie Hélène Bailly (Gibert1)

Style Wars Documentaire pionnier d’Henry Chalfant (graffiti et Hip Hop).

Dirty Handz 1 – Dirty Handz Productions 1999 – Vandales parisiens

Nunc Gallery Paris

PAL Crew – Exposition à New York, galerie Klughaus et aussi

Chiwook NHO

노치욱

photo © Lee Donghoon / www.digibit.info.

Green City Paris, 2013, Installation vidéo en mosaïque, en temps réel, webcam, processing, 46″ monitor, 22″ monitor x 2.

          Chiwook Nho a présenté des expositions à Paris, sous la forme d’installations vidéo, notamment à la Cité Internationale des Arts de Paris en 2013, ou à la galerie Atelier Gustave, qui s’aident beaucoup de l’informatique. Il s’agit de substituer à l’image filmée une image virtualisée, modifiant par l’informatique ce qui est filmé, comme les gestes des spectateurs par exemple. Le geste demeure, mais forme, couleur et lumière s’y trouvent changés. La caméra peut être située au-dessus de l’écran, devant le spectateur, pour le confronter directement à son double numérisé, mais elle peut aussi filmer l’extérieur, depuis les vitres de la galerie, pour filmer l’environnement urbain et la façon dont il se modifie par l’agencement de l’installation. Dans ce dernier cas, le spectateur exerce son regard entre l’écran situé dans la galerie, reflétant la ville à sa manière, et la ville elle-même qu’il peut continuer d’apercevoir à travers les vitres. Les spectateurs multiplient ainsi les interactions, passant derrière la vitre et expérimentant des gestes ou des actions que les autres verront de manière modifiée à l’écran. Chacun se fait alors à la fois acteur et observateur.

                                                                                       

Interview avec l’artiste

Quelles étaient vos attentes lorsque vous êtes venu en France en tant qu’artiste ?

          – « Je suis venu en France à partir de janvier 2000, après avoir terminé mes études aux Beaux-Arts en Corée. Je suis venu ici pour combler mon manque de connaissances en art moderne. Avant de venir je me suis demandé comment on pouvait définir l’art dans la société aujourd’hui, comment un travail plastique pouvait devenir une œuvre d’art, c’est avec ces questionnements que je suis venu. Chaque artiste a sa propre définition de l’art, en vivant en France j’ai tenté de trouver ma définition de l’art, et je suis toujours dans cette quête. »

Est-ce que vous avez gagné quelque chose ici pour votre activité artistique ?

          – « Je ne peux pas être définitif pour savoir si j’ai trouvé quelque chose ou non. J’ai par contre pu me situer dans un cadre plus précis par rapport à ces questions, et j’ai pu absorber beaucoup des influences qui me manquaient en Corée, à travers l’ambiance du pays, sa vitalité artistique, ses expositions, ce qui m’apportait une émulation. Je pouvais ainsi, finalement, constituer mon propre univers artistique. »

Quelles sont vos inspirations pour votre travail ?

          – « Mon motif porte toujours sur la question du spectateur, du visiteur. Tout ce qui est lié aux spectateurs, ça peut se faire par ma réflexion, ou par des choses optiques concernant un objet qui se liera de façon interactive au spectateur. Ce qui est important est la transmission du message, donc tout élément permettant cela je l’utilise. Plutôt que de passer par des éléments complexes, je choisis des éléments simples, populaires, qui peuvent être un meilleur intermédiaire à la transmission du message. »

A travers votre œuvre, que voulez-vous exprimer ?

          – « Je veux que le spectateur s’interroge sur son « moi », qui est réfléchi à travers mes installations vidéo. C’est un jeu de reconnaissance et d’interrogation du « moi » dans la société d’aujourd’hui. A travers une technique variée comme cela est possible aujourd’hui, on peut mieux construire la relation entre l’œuvre d’art et le spectateur. C’est un critère primordial pour se percevoir soi-même. Dans l’expérience de l’œuvre, le spectateur est confronté parallèlement à l’objectivité et à la subjectivité de son être, et se situe donc au sein de la collectivité, passant de « moi » à « nous ». L’œuvre s’opère dans une relation de réciprocité subjective avec le spectateur, c’est lui qui devient le moteur de l’installation. Je souhaite qu’à travers leurs actions, et la façon dont elles sont réfléchies, ils vont comprendre celles-ci sous une autre lumière. »

le 27 avril 2015, KIM Bora

        Site de l’artiste : http://www.digibit.infowww.facebook.com/digibit